
L'expression « pantouflage » évoque avec une ironie toute française la reconversion d'un haut fonctionnaire vers le secteur privé — comme s'il troquait les exigences du service de l'État contre le confort douillet d'une rémunération attractive. Mais derrière cette image légère se cache une réalité juridique nettement moins plaisante.
Le pantouflage est aujourd'hui un délit pénal, prévu et réprimé par l'article 432-13 du Code pénal. L'agent public qui, dans les trois ans suivant la cessation de ses fonctions, rejoint une entreprise qu'il a contrôlée, surveillée ou avec laquelle il a contracté, s'expose à des poursuites. L'enjeu n'est pas mince : il s'agit de préserver l'impartialité de l'action publique et d'éviter que le capital relationnel ou informationnel acquis au service de l'État ne soit monnayé au profit d'intérêts privés.
Longtemps resté un angle mort de l'éthique publique, le pantouflage fait désormais l'objet d'une attention soutenue. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : en 2024, le nombre de saisines de la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP) concernant des projets de mobilité vers le privé a presque doublé.
Et les avis rendus ne sont pas de pure forme. Sur l'ensemble des dossiers examinés, plus des trois quarts ont donné lieu à des réserves, et près d'un sur dix a abouti à un avis d'incompatibilité pure et simple. Certaines affaires ont fait la une des médias, impliquant d'anciens ministres ou hauts responsables dont les projets de reconversion ont été bloqués ou encadrés.
L'article 432-13 du Code pénal interdit à toute personne ayant exercé une fonction publique de prendre ou recevoir une participation dans une entreprise avec laquelle elle a été en relation professionnelle, pendant un délai de trois ans après la cessation de ses fonctions.
Trois notions clés structurent cette interdiction :
Le champ d'application est large et ne se limite pas aux fonctionnaires titulaires. Sont également visés :
La Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique assure le contrôle des mobilités vers le secteur privé pour certaines catégories de responsables publics. Sa saisine est obligatoire avant toute reconversion pour les profils les plus exposés.
Doivent obligatoirement saisir la HATVP avant de rejoindre le secteur privé :
Après instruction du dossier, la HATVP rend l'un des trois avis suivants :
Un avis d'incompatibilité non respecté expose l'intéressé à des sanctions, et peut entraîner la nullité du contrat de travail conclu en violation de l'avis.
Plusieurs décisions récentes ont contribué à affiner le cadre juridique du pantouflage, apportant des garanties tant pour les agents que pour les employeurs.
La Cour de cassation a précisé que l'infraction suppose une participation effective de l'agent aux décisions concernant l'entreprise qu'il souhaite rejoindre. Des fonctions purement symboliques, sans réelle marge de manœuvre, ne suffisent pas à caractériser le délit.
Cette précision est importante : elle évite que des agents n'ayant eu qu'un rôle marginal dans une procédure se trouvent bloqués dans leurs perspectives professionnelles pour des raisons disproportionnées.
Le Conseil d'État a rappelé que les avis d'incompatibilité doivent être motivés de manière circonstanciée. L'analyse ne peut être abstraite ou fondée sur des présomptions générales : elle doit reposer sur un examen concret des fonctions exercées et de la nature de l'emploi envisagé.
Cette exigence de motivation renforce la sécurité juridique pour les agents et garantit que les restrictions à la liberté professionnelle sont proportionnées aux risques réellement identifiés.
Si le contrôle des mobilités est relativement bien structuré pour la haute fonction publique d'État, la situation est nettement plus contrastée dans les collectivités territoriales.
Le rapport de la Cour des comptes de mai 2025 dresse un constat sévère : la fonction publique territoriale est « la plus hétérogène et la plus inégalement outillée » en matière de prévention du pantouflage. Moins de 10 % des avis rendus par la HATVP concernent des agents territoriaux, alors même que de nombreuses fonctions locales présentent une exposition significative aux risques.
Plusieurs lacunes sont régulièrement pointées :
Les collectivités sont concernées par le pantouflage de deux manières distinctes :
Face à ces constats, les collectivités disposent de plusieurs leviers pour renforcer leur dispositif de prévention, sans pour autant créer une bureaucratie paralysante.
La première étape consiste à identifier les postes présentant une exposition particulière : direction générale, finances, commande publique, urbanisme, services techniques, direction de structures satellites (SPL, SEM, offices publics). Cette cartographie doit être actualisée régulièrement et servir de base aux procédures de contrôle.
Pour les agents occupant des postes identifiés comme sensibles, une procédure de déclaration obligatoire peut être mise en place avant tout départ vers le privé. Cette déclaration, transmise à la DRH puis au référent déontologue, permet d'évaluer le risque et de saisir la HATVP si nécessaire.
Le référent déontologue ne doit pas être une fonction honorifique. Pour être efficace, il doit disposer d'un accès aux informations pertinentes, être systématiquement consulté sur les départs sensibles, et avoir la capacité de formuler des avis ou de recommander la saisine de la HATVP.
Des clauses de réserve peuvent être intégrées dans les courriers de départ ou les conventions de rupture, rappelant les obligations déontologiques et prévoyant, le cas échéant, des engagements d'abstention pendant une période déterminée.
La prévention du pantouflage ne doit pas devenir un frein absolu à la mobilité professionnelle. Les passerelles entre public et privé présentent aussi des vertus : elles enrichissent les parcours, favorisent la circulation des compétences, et peuvent contribuer à l'attractivité de la fonction publique.
L'enjeu est donc de trouver un équilibre : encadrer les mobilités à risque sans décourager les vocations ni pénaliser des agents dont le parcours ne présente aucune difficulté réelle. Cet équilibre passe par des règles claires, des procédures proportionnées, et une culture déontologique partagée à tous les niveaux de l'organisation.
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