
Dans le secteur privé, offrir un cadeau à un partenaire commercial relève des usages courants. L'AFA elle-même reconnaît que ces pratiques « participent de la vie normale des affaires ». Mais pour les agents publics, la donne change radicalement. L'enjeu n'est plus commercial : il est démocratique.
Un agent public exerce des missions au nom de l'intérêt général. Chaque décision qu'il prend — attribution d'un marché, délivrance d'une autorisation, contrôle d'une activité — doit être guidée uniquement par des considérations objectives. Or, accepter un cadeau crée une zone grise. Même involontairement, l'agent peut se retrouver dans une position où son impartialité est mise en doute.
Le sociologue Marcel Mauss avait théorisé ce mécanisme dès le début du XXe siècle : tout don appelle un contre-don. Cette logique, parfaitement adaptée aux relations sociales, devient problématique lorsqu'elle s'applique à la sphère publique. C'est précisément ce que l'AFA cherche à prévenir.
Le guide publié par l'Agence française anticorruption en septembre 2022 adopte une position sans ambiguïté. Sur 74 pages, le message central se résume en une phrase : un agent public n'a pas, par principe, à accepter de cadeau ou d'invitation dans l'exercice de ses missions.
Cette position peut sembler excessive. Elle s'explique pourtant par une analyse juridique rigoureuse des risques encourus. L'acceptation d'un cadeau, même modeste, peut potentiellement caractériser plusieurs infractions pénales graves. Face à cette réalité, l'AFA privilégie la prudence à la nuance.
Pour simplifier la prise de décision des agents confrontés à une proposition, l'AFA recommande une approche en trois temps :
Consciente que certaines situations ne sont pas binaires, l'AFA propose une série de questions permettant d'évaluer le risque :
Si tous les agents publics sont soumis aux obligations déontologiques, certaines fonctions présentent une exposition au risque nettement supérieure. L'AFA dresse une liste qui couvre, de fait, une très large partie des effectifs de la fonction publique.
Sont considérés comme particulièrement exposés les agents qui :
Cette énumération extensive montre que rares sont les agents qui peuvent se considérer comme totalement hors du champ des risques.
Au-delà des fonctions exercées, certains contextes renforcent encore l'interdiction :
Face à une boîte de chocolats ou une bouteille reçue d'un prestataire, la tentation est grande de la partager avec l'équipe. Cette pratique, intuitivement perçue comme une manière de neutraliser le caractère personnel du cadeau, ne protège pas juridiquement l'agent qui l'a reçu.
La jurisprudence est claire sur ce point : le partage n'exonère pas le bénéficiaire initial de sa responsabilité. Que le cadeau soit consommé seul ou collectivement, les qualifications disciplinaires et pénales restent identiques.
De nombreuses organisations cherchent à simplifier les règles en fixant un seuil en dessous duquel les cadeaux seraient automatiquement acceptables. Cette approche, bien que pratique, comporte des risques significatifs.
L'AFA met en garde : un seuil ne doit jamais laisser penser qu'en deçà d'un certain montant, le principe du refus serait systématiquement levé. Un cadeau de faible valeur offert au moment stratégique — pendant une procédure d'attribution par exemple — reste problématique quelle que soit sa valeur marchande.
Si une organisation choisit malgré tout de fixer des seuils, ceux-ci doivent être accompagnés de précisions sur les situations où ils ne s'appliquent pas, et ne jamais être présentés comme une autorisation automatique.
L'acceptation d'un cadeau peut, selon les circonstances, caractériser plusieurs infractions pénales. La méconnaissance de ces risques ne constitue pas une excuse, et les sanctions peuvent être lourdes.
Quatre infractions sont particulièrement susceptibles d'être retenues :
Indépendamment de toute poursuite pénale, l'acceptation de cadeaux expose à des sanctions disciplinaires pouvant aller jusqu'à la révocation. Les juridictions administratives confirment régulièrement des décisions de mise à la retraite d'office pour des faits de cette nature.
Un risque souvent négligé concerne l'annulation des décisions administratives. Si l'impartialité d'un agent est mise en cause dans une procédure, l'ensemble de cette procédure peut être annulé par le juge administratif, avec toutes les conséquences que cela implique pour l'organisation.
L'AFA recommande à chaque organisation publique d'élaborer sa propre politique en matière de cadeaux et invitations. Cette démarche présente plusieurs avantages : elle clarifie les règles pour les agents, elle démontre l'engagement de l'organisation en matière de prévention, et elle fournit un cadre de référence en cas de difficulté.
Une politique cadeaux opérationnelle devrait comprendre :
Pour faciliter la mise en œuvre de cette politique, plusieurs outils peuvent être déployés :
La position de l'AFA peut sembler rigide, mais elle répond à une réalité juridique et éthique incontournable. Les agents publics exercent des missions au nom de l'intérêt général, ce qui justifie des exigences supérieures à celles du secteur privé.
Pour les organisations, l'enjeu est double : protéger leurs agents en leur donnant des règles claires, et démontrer leur engagement en matière de prévention de la corruption. Une politique cadeaux bien conçue et effectivement appliquée constitue un élément important du dispositif de conformité global.
Pour les agents, le réflexe du refus reste la meilleure protection. En cas de doute, la transparence — informer sa hiérarchie, consulter le référent déontologue — permet de sécuriser sa situation personnelle tout en préservant l'image de l'institution.
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